XXVIIIe Rencontre au monastère de Tyniec

Compte-rendu de la 18e rencontre du CIR en août 2013 à Tyniec

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Comme tous les deux ans le CIR (Congrès Interconfessionnel des Religieux) s’est réuni du 23 au 28 août 2013  .

            Après avoir été accueillis en 2009 par une communauté orthodoxe en Roumanie, puis en 2011 par une communauté nouvelle protestante en Allemagne, cette année nous avons bénéficié de l’hospitalité chaleureuse des bénédictins de Tyniec en Pologne. (avec Saint Benoît notre père à tous.)

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L’Abbaye de Tyniec, située non loin de Cracovie au bord de la Vistule, est la plus ancienne de Pologne. Supprimée en 1816 par l’empereur d’Autriche, ce n’est qu’en 1939 (deux mois avant la guerre !) qu’elle fut rebâtie par le frère Charles van Oost de l’abbaye de Saint André de Bruges en Belgique. La récente restauration de l’aile de l’hôtellerie, laisse paraître les destructions de 1944. 4.La Pologne en 10 points P. Bernard

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Venus pour chercher l’unité du Corps du Christ, nous le faisions d’abord en priant ensemble l’office grégorien de la communauté qui nous réunissait trois fois par jour.

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Au centre de nos journées, la liturgie eucharistique, la Cène célébrée selon nos différentes confessions, joie de la communion en Christ, mais aussi tristesse autour du pain rompu offert pour la multitude qui ne peut être partagé, espérance dans l’attente d’une communion retrouvée dans sa plénitude.

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Le thème de la rencontre « chercher l’unité en Jésus au bord de la Vistule » était volontairement très large.  Le frère Nicolas Stebbing, dans son introduction, précisait ce vaste thème en rappelant que « l’unité n’est pas seulement théologique ou ecclésiale, elle doit s’incarner dans le monde d’aujourd’hui ». Dans cette ligne, il donnait alors deux orientations à  ce congrès:

-dans notre Europe avec ses crises et ses souffrances de quelle manière notre engagement à la suite du Christ s’incarne-t-il concrètement?

-ici en Pologne, pays symbolique pour l’Europe des tragédies de la seconde guerre mondiale et de la résistance au communisme, donner une parole à « ces souffrances et culpabilités qui continuent d’empoisonner la vie des européens. »1. Introduction P. Nicolas

Les deux premières conférences creusaient la première question.

SR. ParascevaSoeur Paraskeva Sandu (moniale orthodoxe de Roumanie) commençait par une réflexion sur la vie monastique et son caractère propre dans le dialogue oecuménique. Elle notait qu’au-delà des difficultés de dialogue entre chrétiens, deux grandes réalités demeuraient, la personne et la prière. Ces réalités présentes dans toute vie chrétienne mais particulièrement dans la vie monastique, nous donnant des atouts pour aborder les divergences dans une écoute fraternelle « émanant de la prière et du désir commun d’union au Christ ». C’est cette expérience spirituelle fondée sur les conseils évangéliques que nous avons à offrir au monde.

Ainsi prenant l’image du corps, soeur Pareskeva comparait les vaisseaux sanguins aux diverses confessions et la vie monastique au sang. Reprenant le Lévitique 17,11 « la vie d’une créature est dans le sang… », elle concluait que « le rôle des moines dans la société chrétienne est d’être la vie elle-même. »

Exposant la richesse de l’héritage monastique en Roumanie, elle invitait à assumer cet héritage spirituel et intellectuel pour l’offrir à nos contemporains en quête de nourriture pour leur âme. 2.sr-paraskeva_franz

cir-tyniec-august-2013-2_2013-08-27_13-05-01     Frère Robert Sevensky, anglican OCH (Ordre de la Sainte Croix) de New York, foulait pour la première fois la terre de ses ancêtres. Il nous a partagé le point de vue de l’Amérique.

Son analyse de l’histoire religieuse et de la situation actuelle porte le regard sur l’avenir dans ce continent où les faibles traditions « laissent place à de larges et profondes expérimentations ».

En raison de son histoire, la religion en Amérique a une place spécifique. En effet, étant donné la diversité des migrants, le premier amendement à la Constitution américaine interdit l’établissement d’une seule religion et permet le libre exercice de la religion. Il en résulte « un grand marché religieux » qui ouvre la voie à une grande créativité façonnant aussi le paysage culturel et politique.

Mais aujourd’hui, une ère post-confessionnelle se lève. La sécularisation se caractérise par une baisse de l’influence des institutions et une baisse des valeurs religieuses dans le débat public.

Il en résulte une croissance spectaculaire d’américains sans Eglise et sans relation avec une tradition de foi ainsi que l’émergence de ceux que l’on appelle les ‘nones’, les ‘aucuns’ qui ne se réclament d’aucun courant religieux. Loin d’être athées, ils croient en Dieu et sont en recherche de pratiques spirituelles. Ils se définissent comme « spirituels, mais pas religieux ».

Dans ce paysage, le frère Robert pose la question « quel rôle pour la vie religieuse et monastique? » Il donne trois orientations:

-Nos communautés, lieux d’accueil et ‘laboratoires de l’Esprit Saint‘: nous pouvons offrir des lieux d’accueil pour toutes les sensibilités, des lieux d’écoute et d’accompagnement, des lieux de formation pour ceux qui désirent aller plus loin.

–         -Nos communautés comme lieux d’expérience spirituelle pour les chercheurs de Dieu: nous avons à offrir la prière personnelle, l’office divin, nos règles de vie et l’exemple de notre vie communautaire.

–         Nos communautés « dans la faiblesse et la simplicité relative de leur vie, comme signe de la Bonne Nouvelle du Christ: guérison et espérance ».

Nous encourageant à accueillir les nouvelles expressions de notre charisme monastique (laïcs associés, communautés des laïcs, ‘nouveau monachisme’ de chrétiens non confessionnels aux service des pauvres…), il concluait:

« La sécularisation…la montée de la vie spirituelle…les hérésies qui semblent persister tout cela n’aurait-il pas une place dans la Providence de Dieu qui est au-dessus de tout et embrasse tout? Dieu nous parlerait-il à partir de cela? …Que demande-t-il de nous?…Ce n’est pas seulement le Seigneur qui attend notre réponse, mais aussi le monde ». 3.Spirituel, pas religieux P. Robert

Le dimanche s’ouvrait avec une lectio divina en petits groupes sur l’évangile assez rude de ce jour Lc13, 22-30 et la messe avec la communauté. Pivot pour passer au second volet de la session qui nous marquera profondément.

conf. M. Mallèvre

A la suite du frère Nicolas rappelant l’histoire douloureuse vécue entre les peuples sur ces terres polonaises, le frère Michel Mallèvre dans l’introduction de sa conférence intitulée Rencontre avec le judaïsme et unité des chrétiens a bien cerné l’enjeu d’une parole à ce sujet. Parlant de la controverse entre juifs et chrétiens concernant la douloureuse affaire du Carmel d’Auschwitz, il disait: « s’y affronter en la rappelant, c’est bien souligner les enjeux de tout dialogue: apprendre à s’écouter, à se respecter quand on ne se comprend pas et que l’on souffre de l’attitude de l’autre. Au reste, nous ne dialoguerions pas, ni entre nous, ni avec les juifs, si nous n’étions pas affectés par nos ruptures et si nous n’y mettions pas de la passion, qui souvent complexifie le dialogue».

Offrant une matière substantielle pour aller plus loin, le frère Michel fit un état des lieux du dialogue judéo-chrétien selon trois axes.

1-Les chrétiens dialoguent-ils ensemble avec le judaïsme? Il retraça l’histoire de ce dialogue qui débuta au début du 20e siècle.

2-Les chrétiens ont-ils la même attitude dans ce dialogue?

Chaque Eglise a réfléchi sur la place du peuple juif dans l’histoire du salut. Il y a une convergence des Eglises pour reconnaître la responsabilité multiséculaire des chrétiens dans la persécution des juifs liée à leur lecture du Nouveau Testament, pour rejeter l’accusation de déicide envers le peuple juif, pour condamner l’antisémitisme et dans une moindre mesure pour exprimer une repentance. Le consensus est moins grand en ce qui concerne le rôle du peuple d’Israël dans l’histoire du salut. Débat dont découle celui sur la légitimité ou non de l’évangélisation des juifs.

Il aborda aussi la question complexe de l’attitude à tenir face à l’état d’Israël qui crée des divisions au sein du monde chrétien.

3- L’apport du dialogue judéo-chrétien au mouvement oecuménique?

Karl Barth disait en 1966 : « le mouvement oecuménique est poussé par l’Esprit Saint, mais n’oubliez pas, il n’y a qu’une seule et importante question : nos relations avec Israël. ». Il y a pour les chrétiens divisés un nécessaire retour aux sources, ainsi exprimé par le père Dupuy, op. : « L’unité que la foi nous fait espérer …ce n’est pas l’unité des catholiques, des orthodoxes et des protestants: il n’est qu’une catégorie biblique fondamentale, celle du juif et du non juif. »5 Dialogue judéo-chrétien et unité

Enfin, pour conclure avec la perception du juif E. Robberechts « l’unité reste un faire fécond, dynamique, un chemin de vie sur lequel il est interdit de mourir, c’est à dire de nous croire arrivés. »

Cette unité, chemin de vie, nous allions la mettre en pratique les deux jours suivants. Le lundi, en visitant ensemble le camp d’Auschwitz-Birkenau, nous religieux polonais, allemands, ukrainien, et religieuses d’origine juive, chacun avec son histoire et celle de sa nation. Quatre heures de visite bouleversante qui se sont achevées au Centre de Dialogue et de Prière à Oświęcim.

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Le mardi, à la suite de ce que nous avions vécu la veille, trois soeurs ont désiré témoigner de leur expérience, oser une parole sortie du lourd silence de l’histoire.

cir-tyniec-august-2013-2_2013-Gabriele.   Sr. Gabriele Funkschmidt,osb., nous disait : « les fardeaux anciens qui ne sont pas pardonnés endommagent les générations à venir. » C’est ce qu’elle a vécu comme petite fille allemande vivant en France, décrivant la honte d’être allemande qui avait grandi en elle suite aux attitudes de rejet de certains petits camarades français. Elle subissait les conséquences d’une histoire passée dont elle n’était pas responsable. Soeur Gabriele nous a alors partagé ce qu’elle a compris du pardon à travers deux de ses expériences: le travail personnel qu’il demande, mais aussi la surprise du cadeau reçu à l’heure où le pardon peut être accueilli. Elle nous a proposé ensuite d’échanger sur ce travail du pardon dans nos relations oecuméniques.

silvia et JudithSoeur Sylvia, de la communauté de Riehen (réformée) et Soeur Judith, Love of God (anglicane) ont témoigné comment leur amitié les a poussées à oser dire une parole et à briser le silence pour porter au jour le secret qu’elles portaient, hérité de la terrible histoire  de leur grands-parents, l’un agresseur, l’autre victime du nazisme. Ensemble, elles nous ont montré le chemin du pardon, ouvrant la voie à d’autres pardons comme celui des soeurs polonaises à leurs frères et soeurs allemands. Un moment très fort que soeur Aleksandra, osb. a récapitulé dans un chant improvisé avec frère Bernard au piano suivi d’un temps de prière silencieuse et d’intercession. Notre prière se porta vers la Syrie et l’Egypte où soeur Amalia et sa communauté copte vivaient dans les affrontements.

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Br. Thomas Dürr (luthérien allemand, Christusträger) apportait une note de douceur pour la dernière conférence en musique.

« Si maintenant un profond silence nous environne de toute part

Donne-nous d’entendre la plénitude sonore du monde invisible qui s’étend tout autour de nous» écrivait Dietrich Bonhoeffer en 1944 dans son poème « Von guten Mächten wunderbar geborgen » (entouré de façon merveilleuse par des forces bienveillantes).

Rappelant d’abord le contexte de détention où vivait Bonhoeffer à ce moment-là, F. Thomas nous a fait découvrir ensuite deux thèmes de ses écrits « utiles à notre quête de l’unité chrétienne ».

-Comme Bonhoeffer voulait voir le tout de sa vie à travers ses fragments inachevés, Fr. Thomas invitait à considérer dans cette perspective nos églises et communautés en mettant l’accent non ce qui est déficitaire et manquant, mais ce qui est promis.

-Il appelle à penser selon des perspectives multiples, ce qu’il nomme ‘la pluridimensionnalité’. Elle est selon lui le propre du Christ, lui qui sans péché a pris notre chair de péché, lui dont les actes sont à significations multiples.

Musicien, Bonhoeffer reprend cette idée dans la métaphore de la polyphonie. Celle-ci nous fut magnifiquement expliquée par Br. Thomas, chants polyphoniques à l’appui.

Il concluait: « Se pourrait-il donc que notre compréhension de ce qu’est l’Eglise, de ce qu’est tel ministère, ou le baptême, ou l’Eucharistie soit elle aussi trop unidimensionnelle pour être la seule interprétation valable et juste? N’avons nous pas besoin d’une certaine ‘polyphonie’ pour rendre compte de manière plus appropriée de la plénitude de l’action merveilleuse et mystérieuse de Dieu parmi les hommes? » 7. F. Thomas BONHOEFFER.

      Ces journées denses et fortes en émotions laissèrent s’exprimer le dernier soir l’amitié et la joie simple d’être ensemble. Danses, une polonaise s’imposait, musique, images, chants autant de façon de dire notre joie d’être chrétiens ensemble.

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Laissons la conclusion au frère Nicolas:

« Ensemble nous avons beaucoup reçu. Bien sûr il y a eu bien des choses dures, douloureuses, bouleversantes, surtout la visite d’Auschwitz-Birkenau mais nous avons rencontré là une vérité très profonde et je pense que nous repartons tous heureux des nouvelles perspectives, de l’harmonie et de la paix que nous avons trouvées.»

Sœur Paula, osb et Sœur Thérèse, op